NUCLÉUS (UNDER THE SAND show #1 )

Exposition collective à L'ATELIER, rue de Chateaubriand - Nantes, du 8 au 23 décembre 2016. Commissariat de Jean-Christophe Arcos.

Imen Bahri, Minhee Kim, Amélie Labourdette, Dominique Leroy, Souad Mani, Wilfried Nail, Pascale Rémita, Ali Tnani. Directeurs artistiques : Souad Mani & Wilfried Nail, associés

Collective exhibition at L’ATELIER, rue de Chateaubriand - Nantes, from December 8 to 23, 2016. Curated by Jean-Christophe Arcos.

Imen Bahri, Minhee Kim, Amélie Labourdette, Dominique Leroy, Souad Mani, Wilfried Nail, Pascale Rémita, Ali Tnani. Artistic Directors: Souad Mani & Wilfried Nail, Associate

NUCLÉUS : Un Jardin Où Le Soleil Lui Nuit Et Jour
Texte de Jean–Christophe Arcos (Français)

Trans- : dans l’idée même de transformation, la forme est en train de changer – elle est en se mettant en forme pour paraphraser la quête du gérondif de Pascal Quignard. Disant cela, on semble affirmer que la matière agit par elle-même vers sa forme, qu’elle poursuit une poussée vers une forme définitive, son conatus. La question de l’agent de la transformation n’est pas évacuée : s’il y a agent, il participe de cette poussée, il l’opère. En un sens, elle est son œuvre et à la fois elle le dépasse. Mais le terme signale le processus, en faisant l’impasse sur le résultat. Le résultat, res ultima, pouvant du reste être considéré comme l’impasse de la transformation, sa limite, le dernier état dans lequel demeurer – et une résidence n’est pas une demeure. Une exposition devrait toujours être une fin, la destination finale du travail artistique – le vernissage constituant le rituel lors duquel on sacrifie la transformation. Ce ne sera pas le cas pour ce premier volet où se dévoile UNDER THE SAND.

En tout premier lieu, s’il faut le souligner, les objets d’étude présentés ici ne sont pas des représentations, ils sont, au contraire, signifiants par eux-mêmes. A l’état brut. Pourtant, quelque chose s’est transformé – si ce ne sont pas les objets, ce sont sans doute les sujets. Notre regard s’est retourné. Nous nous faisons ici les miroirs des érosions et des extractions, des constructions et des abandons, des soulèvements et des impuissances, du sable fossile et des jardins fertiles. Il n’attendait que ça, le sable, avec patience, qu’on (c’est indéterminé, on) l’époussette, que l’œil et la main deviennent un seul outil pour balayer/observer. Les montagnes ont enduré les tractopelles et la dynamite, elles ont été retournées, le plus profond parvenant à la surface à force d’engins mécaniques, mais, toujours en attente, elles ont organisé une résistance passive, une érosion sélective, quitte à se déplacer plus rapidement qu’à l’habitude, de leur foyer au terril – en passant par la case phosphate, recevez 20.000 francs. Ayant identifié d’importants gisements de phosphate dans les sous-sols de Metlaoui, à quarante kilomètres de la ville déjà ancienne de Gafsa, le géologue français Philippe Thomas y fonde la CPG, Compagnie des phosphates de Gafsa, en 1897. Aux mines souterraines creusées dans les premières années du 20e siècle succèdent, au milieu des années 1970, presque 20 ans après l’indépendance de la Tunisie, des carrières à ciel ouvert. L’automatisation industrielle puis la chute du cours des matières premières entraînent d’abord la fin du modèle de capitalisme paternaliste hérité des colons (prise en charge par la CPG de l’ensemble de la vie économique, sociale et culturelle des employés, de leurs familles, et par extension des habitants du Gouvernorat de Gafsa) puis une drastique réduction des besoins en personnel : à la fin des années 1990, la CPG a divisé ses effectifs par 3 et n’emploie plus que 5.000 personnes. Ce microclimat de crise économique et sociale, auquel s’ajoute le ras-le-bol vis-à-vis d’un système opaque de recrutement, entraîne un soulèvement politique. En janvier 2008, Redeyef s’embrase ; trois ans plus tard, la révolte a gagné tout le pays.

Le processus révolutionnaire est jeune : 5 ans, pas tout à fait l’âge de raison ; jeunes aussi les agents de ses premières poussées, qui sont maintenant ceux des transformations visibles. A Redeyef, un groupe de jeunes a débarrassé² le gourbi entassé dans un ancien magasin général fondé au cœur du fillège³ par les colons français : sous les IPN de style Eiffel, entre les colonnes de métal supportant le premier étage (qui deviendra à terme résidence d’artistes), ils ont aménagé un studio d’enregistrement, bricolé une petite bibliothèque, invité des troupes de théâtre de Tunis ou d’Irak. Ils ont fait de l’espace. Un espace autogéré, activé par ceux qui l’utilisent et le fréquentent, devenu carrefour d’échanges, de paroles libres, de cultures d’ici et d’ailleurs. Rojdi sera bientôt en stage à Besançon, Hamza diffusera sous peu ses films sous-titrés sur Youtube...

Il faudrait aussi parler de Monsieur Saïdi, né à l’ombre de ces montagnes où ses ancêtres sont enterrés, et qui, devenu archéologue pour mieux respecter leurs ramadiya⁴, vous ferait en une journée une formation accélérée à la lecture de leur stratigraphie, témoin de la continuité de la présence humaine auprès des sources. Et de Monsieur Souid, dont la boutique encombrée de photocopieuses hors d’âge et de grandes bouteilles de parfum de contrefaçon ne laisserait, si on était ailleurs, présager en rien de sa qualité de journaliste, interviewant l’ambassadeur et rêvant la conquête de la Lune par les Arabes – qualité qui ne laisserait, si on était ailleurs, présager en rien de la redistribution directe à l’œuvre dans son oasis, où les paysans vendent à leur profit les légumes qu’ils y cultivent. Et de Nizar Saidi, directeur de L’Espace, place Pasteur, où, sous l’apparence d’un café aux poufs aux capitons en plastoc, se donne à voir l’énergie artistique de Gafsa, y trouvant un lieu, un accueil, un outil, un public. Et de Mohamed, Rym, Aïcha, Brahim, Ranya, Habib, qui ont voleté tout au long des workshops, l’air de ne pas y toucher, pour finir par nous donner une impeccable leçon d’intelligence et d’engagement dans un français d’autant plus émouvant qu’il était hésitant. Et du boulanger d’Ennour qui offre son ftai, et du fils du patron du Cléopâtre, et du professeur de chimie rencontré au pied de l’étrange bâtiment de refroidissement d’eau, et des responsables des ronds-points, de Dar Loungou, des ordinateurs... Et de Chems – mais si on devait parler de Chems, on y passerait plusieurs vies aussi folles que la sienne, et de toute façon, les mots ne touchant pas le soleil, autant le rencontrer.

Il faudrait parler des dos d’âne, de la Garde nationale, du tuk-tuk de Taher, de la leçon d’arabe par Manel, Sirine et Jihen au Café Panorama, des échafaudages infinis, des maisons imperméables à l’éclatante lumière, des cannettes sisyphéennes de Gafsa Beach, des salons de l’Hôtel Jugurtha, du bruit des pièces de 1DT s’entrechoquant, des fossiles de dents d’animaux marins (hypothèse toujours en cours de validation), des horaires des salles de classe, de l’ordre trouvé dans le désordre. Pourtant, la simple évocation devrait suffire. Non, en fait : l’évocation paraît déjà de trop, elle ne transmet rien, simplement elle réifie et limite l’expérience, les expériences, qui ont traversé les artistes. Vous ne recevrez pas de cartes postales.

Puisque les cartes écrasent les reliefs, comme l’objectivité écrase la subjectivité, cette présentation propose davantage de parcourir un territoire à travers ses traces – ce qui en rendrait compte, sans pourtant en tenir lieu, pourrait ne résider qu’en un ensemble d’objets relevés et prélevés. Avec la certitude que, dans le laboratoire, l’alchimie n’aboutira jamais à la transformation du plomb en or, juste à la transformation de l’apprenti en philosophe – et qu’à partir des graines semées au cours de cette traversée, UNDER THE SAND est en train de se déployer au milieu du désert.

Jean–Christophe Arcos

¹ Nom métaphorique de l’athanor (de l’arabe al-tannur), fourneau utilisé pour produire la chaleur nécessaire aux recherches alchimiques (alchimie, de l’arabe al-kimiya, du grec khymeia, mélange, du moyen égyptien km.t (transcription hiéroglyphique), désignant la terre noire sédimentée sur le sol égyptien).
² Avec l’accompagnement du projet Siwa/Plateforme (site internet).
³ Fillège : nom donné aux implantations coloniales françaises en Tunisie, identifiables à la morphologie des toitures (en pente) notamment ; déformation du français village.
⁴ Une ramadyia (ou escargotière) est un monticule artificiel composé de vestiges humains de cendres, de coquilles, d’outils, de débris et d’ossements ; le Capsien (culture de l’Épipaléolithique d’Afrique du Nord correspondant à la période s’étendant de -8.500 à -4.500) doit son nom à la ville de Gafsa. On y trouve notamment des nucléus, nom donné par les archéologues spécialistes de l’industrie lithique aux blocs de silex taillés par percussion afin d’en détacher des éclats, lames ou lamelles.

NUCLÉUS: A Garden Where The Sun Shines Day And Night
Text by Jean–Christophe Arcos (English)

Trans-: within the very idea of transformation, form is in the process of changing — it is in the act of taking form, to paraphrase Pascal Quignard’s quest for the gerund. In stating this, one seems to affirm that matter acts by itself toward its form, that it pursues an impulse toward a definitive form, its conatus. The question of the agent of transformation is not eliminated: if there is an agent, it participates in this impulse, it performs it. In one sense, it is its work and at the same time it exceeds it. Yet the term indicates the process, bypassing the result. The result, res ultima, may moreover be considered the impasse of transformation, its limit, the final state in which to remain — and a residence is not a dwelling. An exhibition should always be an end, the final destination of artistic work — the opening constituting the ritual during which one sacrifices transformation. This will not be the case for this first chapter in which UNDER THE SAND is revealed.

First and foremost, it must be emphasized, the objects of study presented here are not representations; they are, on the contrary, signifying in themselves. In their raw state. Yet something has transformed — if not the objects, then perhaps the subjects. Our gaze has reversed itself. We become here the mirrors of erosions and extractions, constructions and abandonments, uprisings and powerlessness, fossil sand and fertile gardens. The sand was waiting only for that, patiently, for someone (it is indeterminate, someone) to dust it off, for the eye and the hand to become a single tool to sweep/observe. The mountains endured mechanical diggers and dynamite; they were overturned, the deepest layers reaching the surface through the force of machines; yet, always waiting, they organized a passive resistance, a selective erosion, even if it meant moving more rapidly than usual from their origin to the slag heap — passing by the phosphate square, collect 20,000 francs. Having identified significant phosphate deposits in the subsoil of Metlaoui, forty kilometers from the already ancient city of Gafsa, the French geologist Philippe Thomas founded the CPG, Compagnie des phosphates de Gafsa, in 1897. The underground mines dug in the early years of the twentieth century were followed, in the mid-1970s, nearly twenty years after Tunisia’s independence, by open-pit quarries. Industrial automation and then the fall in commodity prices first led to the end of the paternalistic capitalist model inherited from the colonists (the CPG taking charge of the entire economic, social, and cultural life of employees, their families, and by extension the inhabitants of the Gafsa Governorate), and then to a drastic reduction in personnel needs: by the end of the 1990s, the CPG had reduced its workforce by three and employed only 5,000 people. This microclimate of economic and social crisis, compounded by frustration with an opaque recruitment system, led to a political uprising. In January 2008, Redeyef ignited; three years later, the revolt had spread throughout the country.

The revolutionary process is young: five years old, not quite the age of reason; equally young were the agents of its first impulses, who are now those of visible transformations. In Redeyef, a group of young people cleared out² the makeshift structure piled inside a former general store founded in the heart of the fillège³ by French colonists: beneath Eiffel-style steel beams, between the metal columns supporting the first floor (which will eventually become an artists’ residence), they set up a recording studio, improvised a small library, invited theatre companies from Tunis or Iraq. They created space. A self-managed space, activated by those who use and frequent it, which has become a crossroads of exchange, free speech, cultures from here and elsewhere. Rojdi will soon undertake an internship in Besançon; Hamza will shortly broadcast his subtitled films on YouTube…

One should also speak of Monsieur Saïdi, born in the shadow of these mountains where his ancestors are buried, and who, having become an archaeologist in order better to respect their ramadiya⁴, would provide in a single day an accelerated training in reading their stratigraphy, testimony to the continuity of human presence near the springs. And of Monsieur Souid, whose shop cluttered with outdated photocopiers and large bottles of counterfeit perfume would, elsewhere, in no way suggest his status as a journalist interviewing ambassadors and dreaming of the Arab conquest of the Moon — a status that would, elsewhere, in no way suggest the direct redistribution at work in his oasis, where farmers sell for their own benefit the vegetables they cultivate. And of Nizar Saidi, director of L’Espace, Place Pasteur, where beneath the appearance of a café with plastic-buttoned poufs, the artistic energy of Gafsa is made visible, finding there a place, a welcome, a tool, an audience. And of Mohamed, Rym, Aïcha, Brahim, Ranya, Habib, who fluttered throughout the workshops as if not touching them, only to deliver an impeccable lesson in intelligence and commitment in a French all the more moving for being hesitant. And of the baker of Ennour who offers his ftai, and of the son of the owner of the Cléopâtre, and of the chemistry teacher encountered at the foot of the strange water-cooling structure, and of the roundabout attendants, of Dar Loungou, of the computers… And of Chems — but if one were to speak of Chems, one would need several lifetimes as wild as his, and in any case, since words do not touch the sun, it is better to encounter it.

One would need to speak of the speed bumps, of the National Guard, of Taher’s tuk-tuk, of the Arabic lesson given by Manel, Sirine, and Jihen at the Café Panorama, of the endless scaffolding, of houses impermeable to the dazzling light, of the Sisyphean cans of Gafsa Beach, of the salons of the Hôtel Jugurtha, of the sound of 1DT coins clinking together, of the fossils of marine animal teeth (a hypothesis still under validation), of classroom schedules, of order found within disorder. Yet mere evocation should suffice. No, in fact: evocation already seems excessive; it transmits nothing, it merely reifies and limits the experience, the experiences, that traversed the artists. You will receive no postcards.

Since maps flatten relief as objectivity flattens subjectivity, this presentation proposes instead to traverse a territory through its traces — that which might account for it, without standing in for it, could reside only in a set of objects recorded and collected. With the certainty that, in the laboratory, alchemy will never result in the transformation of lead into gold, only in the transformation of the apprentice into a philosopher — and that from the seeds sown during this traversal, UNDER THE SAND is in the process of unfolding in the midst of the desert.

Jean–Christophe Arcos

¹ Metaphorical name for the athanor (from the Arabic al-tannur), a furnace used to produce the heat necessary for alchemical research (alchemy, from the Arabic al-kimiya, from the Greek khumeia, mixture, from Middle Egyptian km.t [hieroglyphic transcription], designating the black silt deposited on Egyptian soil).
² With the support of the Siwa/Plateforme project (website).
³ Fillège: name given to French colonial settlements in Tunisia, identifiable in particular by the morphology of their sloping roofs; deformation of the French word village.
⁴ A ramadiya (or escargotière) is an artificial mound composed of human remains of ash, shells, tools, debris, and bones; the Capsian (an Epipaleolithic culture of North Africa dating from –8,500 to –4,500) takes its name from the city of Gafsa. One finds there in particular nuclei, the name given by archaeologists specializing in lithic industries to blocks of flint struck in order to detach flakes, blades, or bladelets.