CABANE Repli
Exposition collective à Plateforme, 73 rue des Haies 75020 Paris
Commissariat Muriel Patarroni et Frédéric Lorin
Avec le soutien de Culture Foundry
Artistes : Rodolphe Baudouin / Philippe Calandre / David Guez / Amélie Labourdette / Sandra Matamoros / Muriel Patarroni
Du 14 mai au 01 juin 2025
Amélie Labourdette inscrit son travail dans une approche qui dépasse le simple enregistrement du paysage pour en révéler l’invisible : une trame vibratoire où s’entrelacent le spectral et le vivant. Elle explore cette idée d’une image hantée par son propre sujet : plus qu’une simple empreinte du monde, l’image photographique conserve en elle une survivance, une apparition, la résurgence d’une temporalité autre. C’est cette qualité spectrale qui lui confère son pouvoir unique : celui d’offrir au regard une persistance par-delà l'immédiateté du visible.
Cette approche convoque l’histoire des premières expérimentations photographiques du XIXe siècle, où la captation de la présence « fantomatique » faisait partie des aspirations des pionniers du médium: de Louis Daguerre, qui inventa le daguerréotype, à Frederick Scott Archer, qui développa en 1851 le procédé du collodion humide, permettant d’obtenir des images d’une grande finesse sur du verre, jusqu’aux photographes spirites qui cherchaient à matérialiser l’empreinte de l’au-delà sur la plaque sensible. L’ambrotype, procédé reposant sur le collodion humide sur verre, introduit un jeu de transparence et de superposition qui renforce cette sensation d’image entre-deux. C’est dans cette filiation qu’Amélie Labourdette s’inscrit : en réactivant cette matérialité photographique, elle la réinscrit dans une contemporanéité où la photographie devient un outil de révélation ontologique, une manière d’appréhender les strates invisibles du réel et d’inscrire le regard dans une perception vibratoire du vivant.
Pensée comme « une cabane au cœur de la forêt », la salle d’exposition se présente comme un espace de retrait du monde ordinaire. Lieu de repli, mais aussi d’éveil, elle devient un espace liminaire entre le visible et l’invisible, entre la matière et l’esprit. Ce refuge à la fois mental et physique ne s’exclut pas du réel : il le révèle, en intensifie la perception. Dans cette « cabane », les petits ambrotypes, encadrés tels de véritables vedute, s’y révèlent comme autant de seuils vibrants, ouvrant des brèches vers une temporalité parallèle. Ils donnent accès à la dimension spectrale et vibratoire de la forêt, entité non-humaine traversée de rémanences, de mémoires latentes, d’intensités diffuses. Intimes, presque reliquaires, ces images activent une attention particulière, une qualité de présence qui redonne à la forêt sa charge de mystère, de profondeur, de vibration.
Ils s’inscrivent dans une filiation avec les premières apparitions du paysage dans la peinture du Quattrocento, non pas comme décor, mais comme ouverture symbolique, brèche vers une autre dimension du monde. Dans les œuvres de Piero della Francesca, Giovanni Bellini ou Domenico Veneziano, des fragments de nature, vallées, ciels, architectures, apparaissent au fond des scènes religieuses, à travers des fenêtres ou des loggias. Ces paysages ouvrent une brèche mentale et spirituelle dans l’espace pictural. De même, les ambrotypes de Toile cosmique deviennent des seuils perceptifs. Ils convoquent la forêt comme entité vibratoire, dans la matière même de l’image. Ils révèlent une intensité latente du réel, une temporalité stratifiée où s’entrelacent rémanence spectrale et survivance du corps énergétique.
Par l’usage du collodion humide sur verre,Amélie Labourdette interroge la matérialité de l’image elle-même : ces petits ambrotypes deviennent des membranes sensibles, une matérialisation du spectral. Ce procédé, en superposant des couches de lumière et de transparence, crée un effet de flottement et accentue l’oscillation de l’image entre apparition et disparition. Cette dynamique rejoint une conception du temps héritée de la Nachleben warburgienne : ce qui fut ne disparaît pas, mais persiste sous d’autres formes, dans un tissage de temporalités. Chaque photographie devient un point de condensation ontologique, un Aleph à la Borges. La forêt n’est plus décor, mais corps spectral où s’entrelacent différentes couches de réalité.
Les corps déracinés des arbres qu'Amélie Labourdette a capturé, tombés dans la forêt de son enfance, victimes des sécheresses successives, sont la rémanence silencieuse d’un écocide en cours, les spectres d'une mémoire du désastre enclose dans le végétal. Mais ces images ne sont pas seulement marquées par la disparition : elles vibrent, sont traversées par une intensité manifestant la persistance du vivant au sein même de sa ruine. Elles traduisent un double mouvement : celui de la mort et de la survivance, de la destruction et de la persistance. Les branches, racines et écorces que je photographie ne sont pas seulement des vestiges, des stigmates de la catastrophe : elles sont traversées d’une énergie qui excède leur matérialité immédiate, comme si les corps des arbres conservaient une intensité vibratoire propre, une rémanence perceptible au-delà du visible. Ce que nous appelons effacement ou disparition n’est qu’un changement d’état, une modulation dans un continuum temporel plus vaste, comme le dirait Emanuele Severino.
Dans cette perspective, ces ambrotypes rejoignent les cosmovisions animistes décrites par Descola ou Viveiros de Castro : la forêt y est perçue comme une entité traversée de mémoire et d’agentivité, où chaque forme naturelle conserve une intensité vibratoire propre. L’image photographique devient une interface sensible entre le visible et l’invisible, un lieu de réactivation de ce qui demeure sous une autre modalité de présence, où agissent encore les forces persistantes du végétal. Toile cosmique déploie un double mouvement : constat de disparition et force de survivance. La photographie devient une interface qui capte ces forces en latence qui circulent entre visible et invisible, végétal et cosmique. En rendant perceptibles ces présences latentes, Toile cosmique cherche à transformer la photographie en acte éthique : une invitation à reconnaître le vivant, végétal, minéral, cosmique, comme une force active, traversée d’intentions, reliée à nous dans une même trame.