Nachleben [2025]

Entre rémanence et révélation ontologique : le photographique comme survivance

Nachleben

Entre rémanence et révélation ontologique : le photographique comme survivance

Texte d’Amélie Labourdette

Ma pratique photographique se déploie dans une exploration du temps, de la matière et de la mémoire, à travers une quête de ce qui persiste sous la surface visible du monde. J’explore l’hypothèse d’une image photographique hantée par son propre sujet et conservant, dans sa matérialité même, une survivance, c’est-à-dire la résurgence d’une temporalité autre. C’est cette qualité spectrale qui lui confère son pouvoir unique, celui d’offrir au regard une persistance par-delà l'immédiateté du visible.

Cette approche convoque l’histoire des premières expérimentations photographiques du XIXe siècle, où la captation de la présence « fantomatique » faisait partie des aspirations des pionniers du médium, de Louis Daguerre, qui inventa le daguerréotype, à Frederick Scott Archer, qui développa en 1851 le procédé du collodion humide, permettant d’obtenir des images d’une grande finesse sur verre, jusqu’aux photographes spirites qui cherchaient à matérialiser l’empreinte d'un au-delà sur la plaque sensible.

L’ambrotype, procédé reposant sur le collodion humide sur verre, introduit un jeu de transparence et de superposition qui renforce cette sensation d’une image entre-deux, et la configure comme espace liminaire. Je me situe dans cette filiation : en réactivant cette matérialité photographique, je la transpose dans une contemporanéité où la photographie devient une interface ontologique, lieu de révélation des strates visibles et invisibles du réel et propose au regard une perception spectrale et vibratoire du vivant.

Encadrés tels de véritables vedute, ces petits ambrotypes de Nachleben se révèlent comme des membranes liminaires, des seuils perceptifs vers une dimension subtile de la réalité, convoquant la forêt, en tant qu’entité vibratoire, dans la matière même de l’image. Intimes, presque reliquaires, ces tirages au collodion humide sur verre incarnent une modalité de présence qui redonne à la forêt sa charge de mystère.

Vues encadrées, au sens de vedute, ces ambrotypes s’inspirent de certaines apparitions du paysage dans la peinture du Quattrocento, où l’image se pense comme une « fenêtre ouverte » sur le monde. Héritée de la métaphore albertienne et relue par Panofsky comme forme symbolique, cette ouverture ne relève pas seulement d’un dispositif spatial, mais d’une manière de configurer le visible. Encadrées, ces images évoquent des passages perceptifs, comme si le cadre lui-même ouvrait une brèche mentale vers une autre dimension du monde.

Ces ambrotypes offrent une matérialisation de la dimension spectrale de la forêt, entité non-humaine traversée de rémanences, de mémoires latentes, d’intensités diffuses. Le collodion humide sur verre, par la stratification de la lumière et de la transparence, crée un effet de flottement et accentue l’oscillation de l’image entre apparition et disparition. Cette oscillation relève de la Nachleben warburgienne : ce qui fut ne disparaît pas, mais persiste sous d’autres modalités de présence.

Les corps déracinés des arbres que j’ai capturés, tombés dans la forêt de mon enfance et victimes des sécheresses successives, sont la rémanence silencieuse d’un écocide en cours, les spectres d'une mémoire du désastre enclose dans le végétal. Mais ces images ne sont pas seulement marquées par la disparition, elles manifestent la persistance du vivant au sein même de sa ruine. Elles reflètent un double mouvement : celui de la mort et de la survivance, de la destruction et de la persistance.

Inscrits dans une perspective de pluralisme ontologique et animiste, ces ambrotypes donnent à percevoir la forêt comme une entité empreinte de mémoire et d’agentivité. Les branches, racines et écorces photographiées ne sont pas seulement des vestiges, des stigmates de la catastrophe : elles semblent traversées d’une énergie qui excède l'immédiateté visible de leur matérialité, comme si les corps des arbres conservaient une intensité diffuse et vibratoire propre, une rémanence.

Selon la pensée d’Emanuele Severino, ce que nous appelons effacement ou disparition n’est qu’un changement d’état dans un continuum temporel plus vaste. Le photographique serait alors ce médium qui garde enclos et actualise, ce qui demeure latent sous une autre modalité d’existence, révélant une profondeur du réel : celle de la Chair du monde, où le corps de la forêt, les forces persistantes du végétal, la survivance de leurs corps énergétiques et leur rémanence spectrale circulent dans un tissu où s’entrelacent différentes couches sensibles de réalité.