Intention

 

-- Amélie Labourdette interroge les valeurs documentaire, fictionnelle et esthétique
induites par ses photographies. Il s’agit pour elle d’élaborer une réflexion sur la notion de « document» photographique qui, faisant office de vecteur, permet le déplacement d’une perception à une autre, d’un statut vers un autre, en instaurant des parcours transversaux, des glissements entre documentaire et fiction, entre décors de cinéma et ruines, mais également entre design et sculpture contemporaine, ou encore entre constructions inachevées et Land-Art.

De manière récurrente, elle interroge ce qui dans le paysage est à priori invisible. Il y a toujours une zone floue de trouble, un paysage situé en dessous du paysage visible, un autre paysage qui n’est pas donné dans un premier regard.

Le paysage nous renvoie à quelque chose de la mémoire collective et individuelle. Il est reflet de l’histoire, d’une époque, ainsi que de notre imaginaire. Elle construit et réalise ses projets photographiques sur la base d’un état de choses existantes et en étroite relation avec l’idée du territoire car c’est du paysage et de cette « archéologie du présent », dont elle souhaite parler avant tout.

En s’interrogeant sur la notion de territoire à construire, à s’approprier ou à redéfinir artistiquement, elle cherche à révéler les multiples strates d’identités et de temporalités d’un paysage.

Dans ces deux dernières séries, Non Finito et Empire of dust, elle tente conjointement à travers une « archéologie du présent », de réfléchir notre époque contemporaine à l’aune de ses architectures inachevées, tout en convoquant l’imaginaire du spectateur afin que s’y déplie « une variante du monde ».

Les squelettes de béton de grands projets restés en suspens, les buildings inachevés, stigmates récurrents de notre époque affectée par des bouleversements socio-économiques, deviennent aussi, du fait de leur incomplétude, des espaces interstitiels d’indétermination propices à une quête explorant les possibilités d’un ré-investissement du monde : ce sont des espaces et des formes indéfinies qui possèdent un « possible latéral », un «devenir-autre» que l’usage auquel le projet initial les dédiait.

Ces formes indéfinies, entre ruines à venir et sculptures potentielles dessinent les contours d’un étrange présent entre la dystopie et l’utopie : un inter-règne temporel entre un après de la catastrophe et une relance de l’histoire où se construit une nouvelle étendue poétique sur laquelle plane le spectre de la fin d’un certain monde.

L’instant de captation s’étire jusqu’à devenir une période éthérée créant un sentiment d’irréalité ; dans un statisme absolu, la lumière opaque, dense, et l’absence d’ombres réalisent un glissement de la stratification temporelle du paysage qui contient préludes du passé, indices du présent, et stigmates du futur.

L’ensemble de ces photographies forment alors un espace de spéculation imaginaire, invitant le spectateur à tisser des liens improbables entre différentes strates référentielles et mémorielles de l’histoire: de la photographie de Düsseldorf aux sculptures minimalistes des années 60 ou encore aux interventions monumentales du Land Art, mais également des ruines de la peinture romantique allemande aux « ruines prospectives » des romans de science fiction, tels que After London de Richard Jefferies ou Earth Abides de G.R. Stewart, décrivants une ère post-humaine où la nature reprend le dessus sur les constructions humaines.

C’est que ces « ruines », pour Amélie Labourdette, sont des « trous dans le réel », des portails, des manières d’accéder au temps lui-même : face à celles-ci, nous devenons les archéologues de notre temps, nous portons, à la manière de l’astronaute de La planètes des singes, un regard rétrospectif sur notre présent, sur notre avenir aussi.

Suspendus dans une temporalité flottante, ces paysages reflètent le tréfonds d’une histoire
humaine familière, faite d’hybris et de vanité, d’entropie et d’inévitable retour à la poussière.

 

Le second enjeu du travail d’Amélie Labourdette est de s’orienter vers une réflexion sur l’occupation, l’appropriation de l’espace d’exposition comme une remise en jeu des questionnements intrinsèques à son travail photographique, qui tend à capturer l’indéterminé, qui cherche à saisir le glissement de l’identité des formes.

Par l’expérimentation plastique de l’espace d’exposition elle cherche à démultiplier les axes de lecture et d’interprétation de l’image photographique, tissant dans un même cadre des ambivalences entre espace réel et espace suggéré. Dans une dialectique tangible du déterminé et de l’indéterminé, le display cherche à orienter le regard sur une dimension autre de l’image, un hors champ constitué de l’ensemble des informations qui entourent sa réception.

L’espace de l’exposition est conçu comme l’écho de l’espace-paysage dont ces photographies sont issues.

Dans l’exposition Non finito, elle invite l’artiste Wilfried Nail à présenter l’installation
sonore «Solution de continuité» qui fut réalisée à partir de sons enregistrés dans les paysages photographiés. Cette pièce sonore composée à partir de 4 enregistrements
de 4’33 minutes, chacun saisis dans 4 espaces différents, fut créée spécialement pour
coexister avec ses photographies et re-densifier l’espace d’exposition par le son du «vide», rappelant d’une certaine manière le son fossile du Big Bang.

Dans l’exposition Empire of dust, par une contamination de la couleur, « l’atmosphère » des images comme si elle étaient poreuses, s’emparent de l’espace. Associées, s’adjoignant aux photographies ou désolidarisées de celles-ci, de grandes bandes de wall-painting en dégradés abstraits viennent, comme une partition, scander l’espace d’exposition en reprenant dans une translation subtile les couleurs de « l’atmosphère » de chacune des photographies présentes.

En créant des interférences avec le contenu photographique, Amélie Labourdette cherche à attirer l’attention non seulement sur l’image, mais également sur l’espace autour d’elle. L’installation entière devient alors à la fois l’environnement et l’oeuvre.

Le display de l’exposition, l’échelle qu’impose l’in situ, la lecture et l’interprétation des espaces, la possibilité d’un déplacement de la deuxième à la troisième dimension est une piste qu’Amélie Labourdette cherche à développer en ce moment. Ce passage du plan au volume est à l’image de ses recherches, consistant à faire saillir les dimensions conceptuelles, plastiques et imaginaires de la photographie. En effet, cette idée du glissement d’une identité à une autre, d’un statut à un autre renvoie directement aux questionnements de ses dernières séries photographiques.

Il s’agit alors de sortir du cadre, de s’emparer de l’espace en le re-densifiant par le son du « vide », de créer des passages souples entre les dimensions de l’image photographique, du wall painting et de la sculpture pour nous amener vers le revers, le dessous de l’image et faire émerger de nouveaux territoires.

 

 

Statement

 

-- Amélie Labourdette questions the aesthetic, fictional and documentary values, induced by her photographs. This is, to her, to develop a reflection on the notion of photographic «document», which acting as vector, allows the displacement from one perception to another, from one status to another, establishing cross paths, sliding between documentary and fiction between cinema sets and ruins, but also between design and contemporary sculpture, or between unfinished constructions and Land-Art.

Recurrently, Amelie Labourdette interrogates through her photographic work, which in the landscape is, a priori invisible.There is always a blurred zone of concern and a landscape underneath the visible landscape, another landscape that is not given at first gaze.

The landscape refers us to something collective and individual memory. It’s a reflection of an era’s history, well as from our imagination. She builds and realizes her photographic projects on the basis of an existing state of things and closely related with the territory idea, because it’s about landscape and «Archeology of present» she wants to talk first of all.

By questioning the notion of territory to build, to appropriate or redefine artistically, she
seeks to reveal the many layers of identities and temporality of a landscape.

In these last two series, Empire of dust (realized in south Italy) and Non Finito (realized
in Spain), she tries jointly through an «archeology of present» to reflect the contemporary history by the yardstick of these unfinished architectures, while invoking the viewer’s imagination so that there unfolds “a variant of the world”.

Concrete skeletons of major projects remained pending of unfinished buildings, recurring patterns of our time affected by socio-economic upheavals, become also, because of their incompleteness, interstitial spaces of indeterminacy, conducive to a photographic quest, exploring the possibilities of a singular reinvestment of the world: they are proving to be, spaces and indefinite forms that have, due to their incompleteness, a «becomingother » that the design of the initial project had dedicated them.

These indefinite forms, between upcoming ruins and potential sculptures, are drawing the figure of a strange present between dystopia and utopia, contemplating its own suspended space : a temporal interregnum between, an after the «disaster» and a revival of history that builds a new poetic area, on which hovers the specter of the end of a certain world.

The moment of capture is stretched to become an ethereal period creating a sense of unreality; in absolute stasis, the opaque light, dense, and lack of shadows, achieve a shift in temporal stratification of landscape that contains preludes of past, clues of present, and stigmas of future.

All these photographs thus form a space of imaginary speculation, inviting the viewer to weave improbable links between different referential and memory layers of history: from the school of Düsseldorf to the minimalist sculptures of the 60s, or else, to the monumental interventions of Land Art, but also from the ruins of the German romantic painting to the «forward-looking ruins» of the science fiction novels, such as Earth Abides of G.R. Stewart, describing a post-human era, where nature gets over on human constructions.

Is that these «ruins», for Amelie Labourdette, are «holes into the reality», gates, ways to access to time itself: facing them, we become archaeologists of our time, we wear like the astronaut of The Planet of the Apes, a look back at our present, our future too.

Suspended in a floating temporality, these landscapes reflect the depths of a familiar human history, made of hybris and vanity, of entropy and inevitable return to dust.

 

The second issue of the Amelie Labourdette’s work is to oriented towards a reflection on the occupation, the appropriation of the exhibition space as a continuation of question
inherent to his photographic work, which tends to capture the indeterminate, which seeks to capture the shift of identity of forms.

By the plastic experimentation of the exhibition space she seeks to multiply reading axes and interpretations of the photographic image, weaving in a common context ambivalences between real space and suggested space. In a tangible dialectic of determined and undetermined, the display seeks to guide the look on another dimension of the image, an offscreen consisted of all the information surrounding its receipt.

The exhibition space is conceived as the echo of the landscape-space of which these
photographs are from.

In the exhibition Non finito, she invites the artist Wilfried Nail, to present the sound installation «Continuity Solution» made from sounds recorded in photographed landscapes.

This sound piece composed from 4 recordings of 4’33 minutes, each captured in 4 different spaces, was specifically created to coexist with her photographs and redensify the exhibition space by the sound of «emptiness», reminding somehow the Big Bang sound fossil.

In the exhibition Empire of dust, by a color contamination, the atmosphere of images a
if they were porous, seize space. Associated, adjacent to photographs or disconnected from these, large bands of wall painting in abstract degraded come, as a partition, punctuate the exhibition space by taking in a subtle translation, colors of « atmosphere » of each of these photographs.

By creating interference with the photographic content, Amélie Labourdette seeks to draw attention not only to image, but also to the space around it. The entire installation becomes both the environment and the work.

The exhibition display, the scale required in the In-situ, the reading and interpretation of spaces, the possibility to shift from the second to the third dimension is a research axis that Amelie Labourdette seeks to develop currently. This crossing from plan to volume is a reflection of her research, consisting in bring out conceptual dimensions, visual and imaginary of photography. Indeed, this idea to slide from one identity to another, from one status to another refers directly to the questions of her latest photographic series.

It is then, to get out of frame, to seize space for densify it, by the sound of the «emptiness», to create flexible passages between dimensions of photographic image,wall painting and sculpture to guide us to the other side, the underneath of image and bring out new territories.