KÓSMOS [2017- 2019]

Pluralité des mondes comme bibliothèque Aby Warburgienne

Série réalisée aux Étas-Unis dans les États du Texas, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du sud Utah et du sud Colorado, lors de deux séjours: en février 2017 grâce à une bourse de Sony et en mars 2018, suite à l’invitation en résidence à «Fieldwork : Marfa» (Texas) de l’École des Beaux-Arts de Nantes / Saint-Nazaire.

Plurality of worlds as an Aby Warburgian library

Series realized in the United States in the states of Texas, New Mexico, Arizona, South Utah and South Colorado, during two stays: in February 2017 thanks to a Sony scholarship and in March 2018, following the invitation in residence at «Fieldwork : Marfa» (Texas) of the École des Beaux-Arts de Nantes / Saint-Nazaire.

TEXTE FR:

KÓSMOS

Pluralité des mondes comme bibliothèque Aby Warburgienne

« Le propre du visible est d’avoir une doublure d’invisible qui le rend présent comme une absence »

Maurice Merleau-Ponty - L’oeil et l’esprit, Ed : Gallimard, 1964, p 85

Tout ce que nous connaissons de l’Univers, du Cosmos semble procéder du Big bang, en être « son écho », dont le son fossile est encore audible dans l’univers. Chez les philosophes grecs le terme KÓSMOS signifie « le monde ordonné », l’organisation du monde terrestre et céleste.

Constellation d’images photographiques, KÓSMOS tente de rendre compte de la relation de l’humain à la biosphère terrestre, au Cosmos, dans le désert américain, par une lecture perspectiviste du territoire, en associant l’analyse anthropologique à une poétique subjective de l’image, où la hiérarchie des connaissances du sujet est abolie au profit d’une synthèse inclusive analogique par la mise en regard de différentes « versions de monde », différents points de vus, différentes strates temporelles.

KÓSMOS ne cherche pas simplement à reproduire extérieurement l’image du monde, mais cherche à saisir l’étrangeté primordiale de notre environnement terrestre perçu comme un monde crypté.

Loin d’être une immense étendue hors du temps, ce territoire du désert Américain (territoire qui s’étend du sud-ouest du Texas, sur les États du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, jusqu’au sud des États de l’Utah et du Colorado) est un espace multi-temporel et multi-mémoriel, où différents sites se révèlent comme autant de lieux témoignant d’un lien profond de l’humain au Cosmos et ceci de manière singulière au cours des époques et des civilisations.

À travers une lecture de sites singuliers, la saisie de traces, d’indices témoignant de ce lien complexe dans le paysage, KÓSMOS cherche à se faire le miroir des croyances et des savoirs ancestraux, mais également des recherches scientifiques contemporaines (qu’elles soient astronomiques, archéologiques ou anthropologiques) et des projections utopiques de l’Homme face au Cosmos.

Le travail photographique de KÓSMOS se déploie à travers différents vecteurs tels que la mésologie, l’anthropologie, la préhistoire, l’histoire ainsi que l’astronomie et se construit à partir des notions de perspectivisme, de modes d’existence et de pluralisme cosmologique, de « version de monde », afin d’interroger la cosmophanie, c’est à dire l’apparaître-monde de cette relation de l’humain au Cosmos au sein du paysage.

Selon le mésologue Augustin Berque, une cosmophanie est l’apparaître-monde d’un certain environnement et exprime la mise en ordre (le kósmos au sens premier) du donné environnemental, du monde, par l’ensemble des systèmes perceptifs, linguistiques, conceptuels, symboliques ou représentationnels d’une culture singulière. Les modes d’existence de chaque culture étant singuliers, une « version de monde », une cosmophanie différente résulte de chacune de ces cultures, bien qu’elles vivent au sein d’un même environnement.

Ici dans le désert Américain, on y retrouve des « versions de monde » découlant de l’approche naturaliste et scientifique de la culture occidentale moderne qui cherche à objectiver l’ordre de la Nature et du Cosmos, mais également des « versions de monde » résultant de croyances pré-moderne où les relations de l’Homme au Cosmos paraissent diamétralement différentes de l’approche naturaliste : malgré des civilisations et des cultures très variées les populations natives amérindiennes des Fours Corners (les Anasazis, les Pueblos, les Hopis, les Navarros, les Zunis...) ont développé des savoirs ancestraux liés à l’astronomie, d’où résulte à la fois une perception du cosmos où tous les éléments sont en relation et une conception du temps circulaire où les catégories du passé, du présent et du futur ne se succèdent pas nécessairement, mais s’étendent autour d’eux, s’entremêlent et s’expliquent mutuellement.

Sans la volonté de circonscrire le monde dans une vision totalisante qui serait inévitablement réductrice, ce corpus d’images convie donc différentes cosmophanies et tisse son sens de leurs articulations et de leurs mises en résonances. Il s’agit de constituer une sorte de constellation où le monde composé d’humains et de non-humains, animaux, végétaux, monde minéral et céleste, son Kósmos, c’est à dire son ordre, est abordé dans un tissu de relations, sous la forme de différentes mises en regard analogiques et poétiques de « versions de monde », de points de vus, de strates temporelles, à l’instar de la bibliothèque de l’historien d’art Aby Warburg. Celui-ci avait rassemblé, dans sa bibliothèque, immense fonds de mémoire culturelle où les savoirs se décloisonnaient, plus de soixante mille livres sur les cultes anciens, les rituels, les mythes, la magie et l’art, dans un agencement subtil construit pièce par pièce, selon le principe de « bon voisinage » où un livre en convoque un autre qui s’inscrit à son tour dans un réseau de jonctions horizontales. La bibliothèque, « espace de pensée » [Denkraum] de l’historien de l’art faisant référence, par sa forme elliptique, aux Kivas, « espaces de contemplation » (Andachtsraum) des indiens Anasazis, représentation pré-moderne du Cosmos.

Ce territoire est un espace où les traces de différentes cosmophanies s’enchevêtrent. On y trouve :

> des traces et vestiges des cosmophanies amérindiennes :

- les pétroglyphes et leur représentation du Cosmos / des sites sacrés : le Petroglyph National Monument, les pétroglyphes Anasazis (Chaco canyon).

- l’architecture révélatrice des connaissances astronomiques et d’une conception du temps circulaire : les observatoires astronomiques des Anasazis (à Chaco Canyon et à Hovenweep National Monument).

- l’architecture comme porte ouvrant sur « d’autres temps » : les Kivas.

> des empreintes des Cosmophanies modernes :

- les observatoires astronomiques contemporains comme lieux d’une archéologie de l’univers : l’observatoire du soleil à Kitt Peak, l’observatoire Lowell, l’observatoire MMT Fred Lawrence Whipple, the Very Large Array, Meteor Crater.

- les lieux d’expérimentations associés à de grands projets de conquête spatiale : Cinder lake crater Fields, le site expérimental Biosphère2, The Spaceport América.

- les lieux d’hétérotopies (lieu de localisation physique d’une utopie) : la cité utopique d’Arcosanti, ici celle d’un développement « urbain » en lien avec le cosmos et compatible avec le respect de l’environnement.

En réalisant des impressions en piezography (encres carbones aux pigments de charbon) sur un papier japon Kozo 70g, les images d’un gris dense et très peu contrastées apparaissent sous une forme spectrale. Empreintes d’une lumière noire, lumière d’éclipse obscure, elles font référence aux expériences des pionniers de la photographie qui pour certains tentaient d’enregistrer des « rayons invisibles » ou encore des « apparitions spectrales », des rémanences invisibles. En fusionnant avec leur support de papier fragile et flottant, entre opacité et diaphanéité, les images se muent en réminiscences, en images rémanentes et deviennent telles des « visions intérieures » habitées par la spectralité de la trace d’une histoire, se faisant l’écho d’un autre monde comme tenant enclos dans un espace-temps latent, une mémoire de mondes matériels et immatériels, physiques et invisibles.

« L’obscurité du sublime, c’est la résistance des choses à leur vision, à leur transformation en simple image. C’est la chair du monde, rebelle à toute saisie, fugacement sensible à travers les miroitements qui la dérobent »

Baldine Saint Girons - Fiat Lux, une philosophie du sublime, Ed : Quai Voltaire, 1993, p207

« Si le sublime réside dans l’homme, génial inventeur d’appareils optiques qui augmentent sans cesse la sphère de la vision, la dissociation qui s’opère entre la question de la visibilité de la lumière et celle de sa nature physique, ouvre désormais à la spéculation les voies sans cesse élargies du « supra visible » (de ce qui est invisible parce que au-delà de notre visible). Et l’enthousiasme pour les nouvelles découvertes, dissimule mal l’inquiétude accrue devant l’immensité de l’univers et la pluralité des mondes possibles ».

Baldine Saint Girons - Fiat Lux, une philosophie du sublime, Ed : Quai Voltaire, 1993, p186

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TEXT ENG :

KÓSMOS

«The characteristic of the visible is to have a lining of invisible that makes it present as an absence»

Maurice Merleau-Ponty - L’oeil et l’esprit, Ed : Gallimard, 1964, p 85

Everything we know about the Universe, the Cosmos, seems to come from the Big Bang, to be its «echo», whose fossil sound is still audible in the universe. In Greek philosophy, the term KÓSMOS means «the ordered world», the organization of the terrestrial and celestial world.

As a constellation of photographic images, KÓSMOS attempts to account for the relationship between humans and the terrestrial biosphere, the Cosmos, in the American desert, through a perspectivist reading of the territory, by associating anthropological analysis with a subjective poetics of the image, where the hierarchy of the subject’s knowledge is abolished in favour of an inclusive analogical synthesis by comparing different «world versions», different points of view, different time layers.

KÓSMOS does not simply seek to reproduce the image of the world externally, but seeks to capture the primordial strangeness of our terrestrial environment perceived as an encrypted world.

Far from being an immense timeless expanse, this territory of the American desert (territory that extends from southwest Texas, over the states of New Mexico and Arizona, to the south of the states of Utah and Colorado) is a multi-temporal and multi-memorial space, where different sites reveal themselves as places that bear witness to a profound link between man and the Cosmos, and this in a unique way throughout the ages and civilizations.

Through a reading of singular sites, the capture of traces, clues testifying in the landscape of this complex link, KÓSMOS seeks to mirror ancestral beliefs and knowledge, but also contemporary scientific research (whether astronomical, archaeological or anthropological) and utopian projections of Man in front of the Cosmos.

KÓSMOS’ photographic work unfolds through different vectors such as mesology, anthropology, prehistory, history and astronomy and is built on the notions of perspectivism, modes of existence and cosmological pluralism, «world version», in order to question cosmophany, that is, the world appearance of this relationship of man to Cosmos within the landscape.

According to the mesologist Augustin Berque, a cosmophany is the appearance-world of a certain environment and expresses the ordering (kósmos in the first sense) of the environmental data, of the world, by all the perceptual, linguistic, conceptual, symbolic or representational systems of a particular culture. Since the modes of existence of each culture are unique, a «version of the world», a different cosmophany results from each of these cultures, even though they live within the same environment.

Here in the American desert, we find «world versions» resulting from the naturalistic and scientific approach of modern Western culture which seeks to objectify the order of Nature and the Cosmos, but also «world versions» resulting from pre-modern beliefs where Man’s relations with the Cosmos seem diametrically different from the naturalistic approach: Despite very diverse civilizations and cultures, the native Amerindian populations of the Fours Corners (Anasazis, Pueblos, Hopis, Navarros, Zunis...) have developed ancestral knowledge related to astronomy, from which results both a perception of the cosmos where all the elements are in relation and a conception of circular time where the categories of past, present and future do not necessarily succeed each other, but extend around them, intertwine and explain each other.

Without the will to circumscribe the world in a totalizing vision that would inevitably be reductive, this corpus of images invites different cosmophanies and weaves its meaning from their articulations and resonances. It is a question of constituting a kind of constellation where the world composed of humans and non-humans, animals, plants, mineral and celestial worlds, its Kósmos, i. e. its order, is approached in a web of relationships, in the form of different analogical and poetic comparisons of «world versions», points of view, temporal strata, following the example of the library of the art historian Aby Warburg. In his library, he had collected more than sixty thousand books on ancient religions, rituals, myths, magic and art, an immense collection of cultural memory in which knowledge was decompartmentalized, in a subtle arrangement built piece by piece, according to the principle of «good neighbourliness» where one book summons another which in turn is part of a network of horizontal junctions. The library, «space of thought»[Denkraum] of the art historian, referring to the Kivas, by its elliptical form, «spaces of contemplation» (Andachtsraum) of the Anasazi Indians, pre-modern representation of the Cosmos.

This territory is a space where the traces of different cosmophanies are intertwined. There are :

> traces and vestiges of Amerindian cosmophanies:

- the petroglyphs and their representation of the Cosmos, which are sacred sites: the Petroglyph National Monument, the Anasazis petroglyphs (Chaco canyon).

- the architecture revealing astronomical knowledge and a conception of circular time: the Anasazi astronomical observatories (at Chaco Canyon and Hovenweep National Monument).

- the architecture as a gateway to «other times»: the Kivas.

> imprints of modern cosmophanies:

- contemporary astronomical observatories as places of an archaeology of the universe: the Sun Observatory in Kitt Peak, the Lowell Observatory, the MMT Fred Lawrence Whipple Observatory, the Very Large Array, Meteor Crater.

- experimental sites associated with major space conquest projects: Cinder lake crater Fields, the experimental site Biosphere2, The Spaceport America.

- places of heterotopia (place of physical location of a utopia): the utopian city of Arcosanti, here that of an «urban» development linked to the cosmos and compatible with respect for the environment.

By producing piezography prints (carbon inks with charcoal pigments) on 70g Kozo Japanese paper, the images of a dense and very low contrast grey appear in a spectral form. Imbued with a black light, a light of dark eclipse, they refer to the experiences of the pioneers of photography who, for some, tried to record «invisible rays» or «spectral appearances», invisible remanences. By merging with their fragile and floating paper support, between opacity and diaphanousness, the images are transformed into reminiscences, into remanent images and become like «inner visions» inhabited by the spectrality of the trace of a history, echoing another world as an enclosure in a latent space-time, a memory of tangible and intangible worlds, physical and invisible.

« The darkness of the sublime is the resistance of things to their vision, to their transformation into a simple image. It is the flesh of the world, rebellious to any seizure, fleetingly sensitive through the shimmers that steal it ».

Baldine Saint Girons - Fiat Lux, a philosophy of the sublime, Ed : Quai Voltaire, 1993, p207

« If the sublime resides in man, the brilliant inventor of optical devices that constantly increase the sphere of vision, the dissociation that takes place between the question of the visibility of light and that of its physical nature, now opens to speculation the ever widening paths of the «supra visible» (of what is invisible because beyond our visible). And the enthusiasm for new discoveries does not hide the growing concern about the immensity of the universe and the plurality of possible worlds. »

Baldine Saint Girons - Fiat Lux, a philosophy of the sublime, Ed : Quai Voltaire, 1993, p186